Paul nous a quitté le jour de l’Assomption. Beaucoup d’entre nous y ont vu un signe. En effet Paul a toujours eu une dévotion particulière à la vierge, ni tapageuse ni ostentatoire, mais emplie d’une sereine confiance en Marie. Il était sûr que celle ci le protégeait et ne l’abandonnerait jamais. On peut penser que c’est la Vierge Marie en ce jour de l’Assomption qui l’a accueilli avec un doux sourire aux portes du Paradis, le guidant pour qu’il entre dans la communion de tous les saints.

Paul terminait alors une longue vie missionnaire de 52 ans, totalement consacrée à l’évangélisation de ce Japon auquel il avait été envoyé et dont il parlait toujours avec l’enthousiasme du partant.

De cette vie missionnaire si riche en évènements et en rencontres, je retiendrai entre autres trois traits qui me semblent être autant de messages adressés par Paul pour nous aider à mieux entrer dans la compréhension de la mission. Tout d’abord, et cela peut paraître paradoxal car nous pensons souvent la mission en termes de rupture, je me remémore son attachement à son pays natal et à sa famille. Paul aimait cette terre de Franche Comté où il a vu le jour, il avait gardé de ses habitants les qualités de droiture, ténacité et chaleureuse hospitalité. A la maison régionale de Tokyo, il aimait partager avec nous les produits du terroir, fromages de comté, langue de bœuf fumée, saucisses de Morteau, que lui envoyait régulièrement les membres se sa famille. Peu avant que je parte en France pour un congé sabbatique, alors que j’allais le visiter à l’hôpital, il se mit à parler avec enthousiasme de Malbuisson et de son lac, et me persuada d’aller y effectuer un séjour, ce que je fis avec beaucoup de plaisir et de reconnaissance pour l’accueil reçu de sa famille. Paul lui même aurait tant aimé revoir son pays, bonheur qui malheureusement ne lui fut pas accordé. Cet amour de Paul pour son pays natal nous rappelle que le missionnaire, même s’il va au bout du monde, n’est pas un être abstrait, sorti de nulle part, mais c’est un homme issu d’un terroir, ancré dans une tradition, appartenant à une famille. Jésus lui même n’est pas tombé du Ciel, tout le monde à son contact savait qu’il était originaire d’un petit village en Galilée du Nord, fils de Marie et de Joseph. Il parlait avec l’accent du terroir, qui trahissait son origine, et son enseignement aimait puiser dans les images du pays natal. Cet accent, ces images venues de l’enfance ne s’effacent jamais et c’est d’abord en eux que les gens reconnaissent le missionnaire, un étranger venu d’ailleurs. Mon expérience de la mission m’a confirmé dans la certitude qu’un missionnaire qui n’est pas ancré dans sa propre culture ne peut être un bon communicant et peinera toute sa vie à entrer dans la compréhension d’une autre culture.

Ceci dit il faut toute de suite ajouter un second trait qui caractérise le missionnaire : le refus de se laisser enfermer dans le terroir, la tribu, la mentalité dans laquelle il a été, je dirai, formaté, l’acceptation d’aller vers un ailleurs, avec le risque parfois de perdre tous ses repères. C’es ce qu’a fait Paul, il a quitté son pays, Malbuisson et son lac, la douce France, la vision occidentale du monde, non pas pour les rejeter, mais pour mieux s’ancrer dans une autre culture et devenir par là un témoin du respect et de l’estime que Dieu lui même manifeste envers toutes les cultures du monde. Entrer dans le cœur et la pensée de l’autre, comprendre en profondeur la culture du pays où l’on a été envoyé, la volonté d’en discerner le meilleur, non point pour l’intégrer à une vision chrétienne occidentale, mais pour en valoriser la différence et la faire contribuer à la richesse de l’Eglise universelle, telles furent les motivations de Paul. Il a ainsi tenté à sa manière de mettre en oeuvre les affirmations du Concile Vatican 2 pour lequel l’unité de l’Eglise doit se fonder non pas sur l’uniformité d’une vision du monde qui exclurait les autres, mais sur le respect de la diversité des cultures.

Fort de cette conviction, Paul s’est toujours efforcé d’inculturer la foi chrétienne dans les formes locales. Grand bâtisseur, il a voulu entre autres construire une église en utilisant uniquement les techniques et matériaux locaux, bois et papier japonais. Même si quelques uns en contestent la commodité, cette église avec son architecture audacieuse, et spécialement ses shôji, fenêtres coulissantes à lattis tendus de papier blanc qui tamisent la lumière, créant ainsi une atmosphère de douceur et de paix, est considérée par certains comme un exemple d’inculturation au Japon.

Paul a aussi été un pionnier en ce qui concerne le dialogue inter-religieux, non pas au niveau des discussions de spécialistes branchés, mais en s’adonnant chez lui ou dans les temples Zen à l’une des pratiques les plus austères du bouddhisme japonais, le zazen. Pendant plus de 30 ans, tous les matins, il avait coutume de s’asseoir en position zazen, le dos droit, les jambes repliées, respiration lente et profonde, position qui aide à parvenir au « vide » conçu comme une authentique désappropriation de soi. Pour lui il ne s’agissait pas comme y aspire le bouddhisme d’atteindre un état de nirvana impersonnel, mais, en empruntant ce chemin, de répondre avec toute son âme et tout son corps à l’invitation de Jésus de se détacher de tout pour mieux s’abandonner à celui que tous nous appelons notre Père.

Paul a été également l’un des rares missionnaires qui ait fréquenté les grand maitres du Zen, entretenant avec eux des relations de respect et d’estime mutuelle.

Ce faisant, il aurait voulu que l’église du Japon suive et s’inculture davantage. Le spectacle de nos liturgies trop bavardes et trop occidentales, le faux gothique, les dévotions importées telles quelles d’Europe, le mauvais goût de certaines images pieuses suscitaient en lui une vive indignation, celle que Jésus devait ressentir quand il entrait au sanctuaire de Jérusalem, qui, laissé à la sordide convoitise des marchands du Temple, n’était plus guere un signe d’une présence transcendante.

Le troisième trait saillant de la vie missionnaire de Paul a été son attachement indéfectible à l’Eglise, même s’il lui arrivait d’en critiquer les faiblesses. Attachement d’abord aux communautés chrétiennes qu’il eut à fonder ou à soutenir, et dont il était un pasteur attentif. Combien de personnes, surtout les plus simples, lui sont restées reconnaissantes pour l’affection qu’il leur témoignait, ou pour tel ou tel service rendu. Pour ce qui est de notre groupe MEP, il a toujours été fidèle aux réunions, heureux de partager ce que ses amis lui envoyaient de France, et il a laissé jusqu’au bout l’image que déjà ses professeurs du séminaire lui reconnaissaient, celle d’un confrère équilibré, parfois têtu, mais équilibré, dévoué, et extrêmement consciencieux en tout ce qu’il entreprenait.

Les derniers jours à l’hôpital de Tokyo, puis en France ont été pour lui une terrible épreuve, celle de la Croix. Un maître Zen que j’ai fréquenté, m’a dit un jour que pour lui l’expérience de Jésus cloué sur la croix était celle là même du zazen, celle du dépouillement total, suivi de l’illumination finale. Ne peut on pas dire en ce sens que l’épreuve de Paul cloué sur son lit d’hôpital fut comme son dernier zazen, expérience du dépouillent ultime de soi avant l’entrée dans la lumière du Ciel.

Pour finir, goûtons ensemble le dernier verset de l’Evangile que nous avons entendu tout à l’heure et que Paul affectionnait particulièrement: “Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie”. Ce dont Jésus parle, ce n’est pas d’un chemin tout tracé, ni dune vérité fixée dans des dogmes, ni d’une vie assurée. En s’identifiant à ces trois dimensions essentielles de la vie chrétienne, Jésus propose aux hommes un chemin qui ouvre l’avenir, une vérité qui ne cesse de se chercher, une vie exposée et donnée. Ajoutons que toutes trois ne se dévoilent que dans la relation vivante à une personne, celle la même du Christ.

Pour ouvrir le chemin du Christ au Japon, Paul n’a pas hésité à mettre ses pas dans ceux des grands priants de l’Asie, pour se mettre en recherche de la vérité, il n’a pas hésité à sortir des schémas et cadres de la pensée occidentale, pour vivre pleinement sa vie, il n’a pas hésité à l’offrir et à la donner. Puis aujourd’hui, au terme d’une longue vie, voici maintenant qu’est venue l’heure de la rencontre.

Que Dieu l’accueille en son Paradis, et puisse t il nous accorder a nous qui restons sur cette terre un cœur missionnaire. En restant unis à la mémoire de Paul, demandons au Seigneur de nous donner la force, l’imagination, la sagesse pour ouvrir un chemin d’amour et de paix sur cette terre, annoncer une vérité soucieuse de la diversité des cultures du monde, oser une vie pleinement donnée.

 

Olivier Chegaray